J’aurai le plaisir d’animer la conférence-débat d’André Cicolella, « Qui a peur de la santé environnementale ? », qui aura lieu à Paris et en même temps sous forme de webinaire sur Zoom, le 16 avril 2026, de 18h30 à 20h30.
L’inscription est gratuite mais obligatoire, pour obtenir les liens de connexion.
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INTRODUCTION
André Cicolella, chimiste toxicologue et chercheur en santé environnementale, ne connaît que trop bien la façon dont les exécutants et les agents d’influence du capitalisme prédateur, du régime productiviste instrumentalisant les technosciences, font taire les scientifiques qui prennent leurs responsabilités et n’ont pas peur de diagnostiquer la crise sanitaire environnementale et ses conséquences.
Dans la situation actuelle, la capture institutionnelle (nationale, européenne, globale), est telle que les liens d’intérêt et le lobbying diversifié des leaders d’opinion placés aux articulations stratégiques du système – comprenant la recherche, la formation et l’information des scientifiques comme des citoyens – permettent de pérenniser les stratégies profitables aux industriels. Ce qui implique divers moyens d’empêcher les recherches et la valorisation des connaissances sur l’exposome et les causes environnementales et, par conséquent, empêcher la prise de conscience du mot d’ordre transversal primordial que devrait être la crise sanitaire environnementale.
Ceux qui ont peur d’une réorganisation autour de ce mot d’ordre, l’en empêchent par le contrôle direct et/ou par les nombreux obstacles réduisant les moyens et les prérogatives des agences de régulation et des organismes de recherche. Ou encore, ils le font en discréditant les collectifs de victimes, les réseaux de recherche participative et la mise en place de contre-pouvoirs tels que les moyens d’expertise, de décision et de co-construction citoyenne relevant de la démocratie participative (conventions de citoyens…). Ils empêchent des réorganisations institutionnelles urgentes et font perdurer l’hyperspécialisation et la dispersion des moyens de connaissance et des moyens d’action.
Les agents d’influence (allant des communicants et des lobbyistes directs jusqu’aux scientifiques qui veulent croire à leur neutralité éthique, à leur absence de responsabilité sociale et environnementale) adaptent leur communication à l’époque, n’hésitant pas à se maquiller en vert, à ne jurer que par l’écologie, la durabilité, voire l’empoisonnement “raisonné”… Et ce parce que le greenwashing permet au capitalisme vert d’ouvrir d’autres segments de marché sans rien changer à son impact destructeur global. Ses intérêts financiers particularistes en sont même maximisés, d’autant plus que le lobbying auprès des décideurs politico-administratifs permet même d’ériger ces intérêts privés en intérêt général.
Le système, verrouillé dans l’intérêt des multinationales, continue ainsi sa course destructrice, au prix d’une désinformation omniprésente incluant la fabrique du doute et celle d’une opinion conformiste. L’”opinion publique” est un moyen de perpétuation de l’aveuglement présent et n’a rien à voir avec l’avis en connaissance de cause élaboré par des citoyens qui disposeraient de toutes les informations ainsi que du cadre politique nécessaire à la décision citoyenne.
Cette “opinion” est maintenue dans l’ignorance sur le prix qu’elle paie à ignorer les pollutions et leur impact sur la santé des individus et de la planète. Or ignorer la globalité des phénomènes, l’omniprésence des toxiques et leur impact sur la santé, cela se paie cher, en “bébés [qui] naissent pré-pollués”, en épidémies de maladies chroniques et de cancers multipliés depuis la naissance, en extinction de la biodiversité et des moyens de subsistance sur cette “Toxique planète” (Seuil 2013).
Alors qu’il faut mettre à plat et réorganiser d’urgence tout le système, pour une action qui ne saurait être efficace qu’à partir de la compréhension de la situation globale en tant que crise sanitaire, autre facette de la crise climatique. C’est la condition nécessaire (mais non suffisante) permettant de ne pas s’arrêter à des épiphénomènes mais d’identifier toutes les causes structurelles, lever les blocages et agir efficacement à tous les niveaux, depuis les mesures locales adaptées aux enjeux spécifiques de chaque perturbateur endocrinien et de chaque toxique jusqu’au changement de la prééminence donné aux théories économiques forgées pour justifier la prédation globalisée.
Ces engagements et axes de travail sont aussi ceux de Sciences Citoyennes, dont André Cicolella est membre co-fondateur et ancien président.
Au vu de l’urgence, nous souhaitons resserrer les liens avec les ONG et les réseaux avec lesquels nous avons travaillé très étroitement depuis 2002, notamment sur l’alerte, l’indépendance de l’expertise, la responsabilité des scientifiques, les conventions de citoyens, le lobbying, les liens d’intérêt s’exerçant au détriment de notre santé et celle de la planète… La série de débats depuis octobre 2025 s’inscrit dans cette volonté de redonner notre tribune à celles et ceux qui n’ont pas peur.
Inscription gratuite sur HelloAsso :
https://www.helloasso.com/associations/association-sciences-citoyennes/evenements/qui-a-peur-de-la-sante-environnementale
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QUELQUES REMARQUES SUR L’HISTOIRE DE SCIENCES CITOYENNES SUR CES THÈMES, que j’ai aussi portés
Depuis octobre dernier, j’organise et anime une série de débats qui a plusieurs fils conducteurs:
➡️ le lobbying, les liens d’intérêt, la désinformation, les biais et autres méthodes de falsification et d’influence sur la recherche, l’expertise et la décision publique
➡️ Alors que, par le passé, j’ai abordé surtout la santé humaine et sa mise en danger par les tares du complexe médico-industriel et celles du complexe naturo-psycho-holistique, par les moyens évoqués ci-dessus (entre autres), évoquant certes les problématiques environnementales (en particulier les perturbateurs endocriniens), il s’agit désormais pour moi de contextualiser beaucoup plus, pour contribuer à la prise de conscience de la globalité de ce qui est un seul et même problème global qui nous concerne tous.
« One Health », ce terme adopté par l’OMS souligne cette imbrication mais reste lettre morte, pour des raisons d’intérêts économico-financiers du capitalisme prédateur et d’autres raisons évoquées par André Cicolella dans cette conférence-débat, justement.
Santé des humains et du vivant, santé de la planète, interdépendance d’écosystèmes dont toutes les composantes sont imbriquées au point que le moindre déréglement déclenche un effet en cascade qui déséquilibre l’ensemble, sans que l’on puisse réparer, puisque l’illusion de solutions technologiques n’est qu’une autre façon du pérenniser le régime ultra-productiviste intensif utilisant les technosciences (devenues idéologie) pour ouvrir d’autres marchés. Or ce greenwashing, ce « capitalisme vert », est l’une des façons les plus pernicieuses de désinformer et d’endormir la raison, parmi toutes les rhétoriques et les techniques de la communication d’influence…
➡️ Il s’agit aussi pour moi de retrouver les personnes et les organisations et réseaux avec lesquels j’ai échangé et collaboré étroitement, en particulier pendant mes premières années au Conseil d’administration de Sciences Citoyennes, et qui ont donc construit une partie de l’histoire de l’association. Par exemple lorsque je représentais Sciences Citoyennes dans le comité de pilotage du réseau français anti-lobbying ETAL (qui n’existe plus), avec des associations telles que ATTAC et Adéquations ainsi qu’avec les associations et réseaux membres. Sans oublier la coalition européenne anti-lobbying ALTER-Eu.
Nous étions très actifs et avons fait un travail qui a posé les bases sur des questions importantes dans le domaine du lobbying; des conflits d’intérêt; de l’indépendance de l’expertise; des leaders d’opinion (y compris dans les associations); de l’alerte (reconnaissance et protection des lanceurs d’alerte, réglémentation contre les poursuites-bâillon); de la transparence et la lutte contre les méthodes de manipulation et falsification de la recherche, de la formation et de l’information; l’obligation d’apporter des informations transparentes et scientifiquement validées selon les méthodes de l’EBM (médecine fondée sur le niveau de preuve), tout en analysant les biais de l’EBM et les moyens de l’influencer (financement industriel, ghost management dans ses diverses composantes…),et ainsi de suite.
Il y a une quinzaine d’années, Sciences Citoyennes faisait partie des références sur ces questions.
Avec notre apport spécifique, consistant, entre autres, sur l’accent mis sur la recherche participative, l’expertise citoyenne, les conventions de citoyens comme moyen de co-construction et co-décision, nous faisions partie du petit réseau d’organisations indépendantes et critiques des tares d’un complexe médico-industriel analysé dans le contexte de la politique et de l’idéologie permettant sa pérennisation et la fabrique d’une opinion conformiste et consensuelle prenant l’économie pour une science, pour la vérité, l’horizon ultime et indépassable et le lit de Procuste débarrassant, sans aucune objection sérieuse possible, tout ce qui ne s’adaptait pas aux objectifs de santé financière des multinationales.
L’idéologie et les moyens de propagande / communication d’influence font que les intérêts privés sont imposés comme étant l’intérêt général, imposant un mode de vie consumériste régi par les technosciences qui ont infiltré jusqu’aux cadres administratifs et aux modalités de « gestion des populations », concrétisant le contrôle social de conformité de chaque individu, assigné à sa case de normalité, de travailleur et de consommateur de loisirs consuméristes de l’industrie de la culture, dimension essentielle de « l’homme unidimensionnel », cet individu sans conscience, sans subjectivité (synonyme de critique, réflexivité, capacité de délibération…). Un exemplaire interchangeable de l’espèce, dans ce « monde administré » (Adorno, Habermas) où la diversité et psychodiversité humaines se réduisent en même temps que la biodiversité. Et où le brevetage du vivant s’applique tout autant aux humains dont les corps sont marchandisés, devenant des banques de tissus (gamètes, gènes, cellules…) et des supports sérialisés de fantasmes technologiques.
Ces fantasmes (IA, corps bionique, transparence, uniformisation et mise au pas en guise de prévention…) servent parfaitement les idéologies autoritaires, dont la plupart sont obscurantistes et se réclament de traditions sacrées pour mieux concentrer le pouvoir aux mains de quelques élus, vicaires de leurs dieux, et exclure puis éliminer la démocratie, la sécularisation, les libertés et l’autonomie morale du citoyen (sujet politique, juridique et moral), remplacé par l’assujetti endoctriné et contrôlé grâce à un système de domination qui mélange technosciences et idéologie conquérante. Un système vendu par les lobbyistes et communicants comme étant unique, selon une histoire / culture / identité particulières, qui seraient les marqueurs d’un peuple « élu » auquel dieu (ou d’autres idéalisations transcendantes jouant le même rôle) aurait conféré une mission unique de civilisation du monde entier. Ce qui justifie tout, y compris la recherche de mutations anthropologiques pour s’armer, dans tous les sens du terme, afin de pouvoir exécuter les volontés de cette transcendance, traduites par l’homme fort, élu de la transcendance et qui, seul, connaît l’ordre des choses et décide des moyens à utiliser pour imposer cet ordre, à son peuple et à tous.
Exécuter cette volonté suppose de configurer corps et esprits, mêlant transhumanisme conquérant (déjà inscrit dans les évolutions médicales et scientifiques) et idéologies religieuses et d’emprise sectaire les plus rétrogrades. Le techno-césarisme, l’autoritarisme et les éternelles velléités impérialistes sont d’autant plus florissantes et acceptées qu’elles se parent de ce « supplément d’âme » que sont les identités, les cultures, les traditions, les nationalismes forgés comme autant de marchandises sérialisées, autant de segments de marché nouveaux pour vendre tous les produits dérivés.
Et les sciences humaines et sociales sont elles-mêmes des moyens d’entrisme idéologique.
Une idéologie qui ne veut surtout pas s’embarrasser de questionnemens sur l’exposome, sur la nature, face à la marchandisation transhumaniste des corps, aux dégâts irréparables que l’alliance obscurantisme / technoscientisme inflige aux humains, à la planète, à tous les écosystèmes déséquilibrés dans la course à la compétitivité et au perfectionnement des moyens de destruction (de l’humanité en même temps que de la planète).
Ce réseau d’éveilleurs de conscience dont Sciences Citoyennes fait partie, dénonce les moyens d’une telle homogénéisation, derrière les mots d’ordre du capitalisme financier prédateur techno-césariste, dénonce l’autocensure des sciences et de la recherche, réduites à des instruments prétendument neutres, pratiqués par des scientifiques prétendument sans responsabilité sociale ni environnementale pour leurs inventions, pour le choix des sujets de recherche, sans oublier la pratique conformiste au quotidien et la soumission à des programmes-cadre et des politiques conçus pour conforter le même impératif productiviste, techno-centré donc permettant l’échelle industrielle dans la production rapide de brevets. Il faut des projets de recherche finalisés, limités, exploitant les connaissances fondamentales déjà existantes pour produire des me-too, d’où une panne de l’innovation et du progrès thérapeutique.
Le choix techniques et scientifiques, le choix des sujets de recherche par les citoyens, en fonction du mode de société qu’ils souhaitent, la science dans l’intérêt général, larecherche fondamentale pratiquée par des chercheurs avec des obligations déontologiques, conscients de leurs responsabilités, des conséquences des technologies sur la planète et de leur place dans une cité où la décision doit appartenir à la communauté politique des citoyens, bref, tous les impératifs d’ordre moral qui étaient jadis inséparables de la conception de la science en raison (la juste mesure), ne sont plus que des freins dans la course techno-césariste effrénée.
